Phonsavan : la plaine des jarres et les coulisses de la guerre secrète

Phonsavan : la plaine des jarres et les coulisses de la guerre secrète

Mais c'est quoi la Plaine des Jarres ?
Mais c’est quoi la Plaine des Jarres ?

Impossible de parler de Phonsavan sans mentionner la Plaine des Jarres mais surtout la guerre Secrète au Laos. Et oui, il s’agit là d’une des villes les plus bombardées pendant cette guerre. Comme l’histoire du Laos est complètement occultée de nos bouquins scolaires, nous sommes allés nous cultiver un peu à Phonsavan – plus communément appelée Xieng Khouang. Ce que nous avons découvert fait froid dans le dos… Si la France peut ne pas être fière de ses années de colonisation et de la guerre d’Indochine, la palme de la plus grosse ordure revient sans conteste aux États-Unis (on est chaud, on balance !). Dans un contexte de guerre froide, ces derniers ont tenté de déstabiliser le pays et endiguer la propagation du communisme dans la région. En marge de la guerre du Vietnam, ils mèneront une véritable guerre secrète fomentée par la CIA (d’où son nom) au Laos, à l’insu de la communauté internationale. Il en résultera les plus importants bombardements jamais réalisés sur un pays et dont les conséquences continuent encore à faire des victimes aujourd’hui. C’est à Phonsavan que l’on peut en apprendre davantage sur cette frange peu glorieuse de l’Histoire et voir les traces qu’elle a laissée derrière elle. Mais avant cela, et pour un peu plus de légèreté, découvrons la Plaine des Jarres et Phonsavan.

La Plaine des Jarres

La Plaine des Jarres de Phonsavan se compose en fait de trois sites mais il y en a en fait des dizaines non déminés dans le pays. Nous avons visité les sites 1 et 2. Il s’agit de plaines où ont été retrouvées des dizaines voire centaines de jarres d’une taille assez impressionnante, comme ça, au milieu de nulle part. À aujourd’hui, on ignore encore leurs utilité et origine.

Site 1 de la Plaine des Jarres

Le site 1 est le plus grand et le plus documenté. Une archéologue française, Madeleine Colani, qui s’est beaucoup penchée sur la question dans les années 30 prétend qu’il s’agirait d’une sorte de cimetière. Le corps du défunt serait mis dans une jarre fermée à l’aide d’un couvercle jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les os. Les os seraient ensuite brulés dans une grotte à proximité. Une autre hypothèse serait liée au commerce et au sel, mais on n’a pas tout compris…

Jarre bien conservée sur le site 1
Jarre un peu moins bien conservée, toujours sur le site 1

Le site est incroyable avec ses jarres éparpillées qui dateraient de plus de 2.000 ans et pouvant peser plus d’une tonne. Malgré la guerre contre les Chinois, la guerre d’Indochine et la guerre Secrète, les jarres sont incroyablement bien conservées. On retrouve d’ailleurs sur le site différents cratères datant des bombardements de la Guerre Secrète. Plus de 100 engins explosifs largués à cette période (appelés bombies) ont d’ailleurs été retirés du site.

Jenny Vs Jarre
Jenny vs Jean-Michel (Jarre)… Ok je sors !

Une autre caractéristique du site est qu’il comporte une grotte avec deux grands trous en son plafond. Colani pense qu’il s’agirait des cheminées utilisées pour brûler les os des défunts.

Grotte sur le site 1
Grotte sur le site 1

Le site 2 de la Plaine des Jarres

Le site 2 est bien plus petit que le précédent mais bénéficie d’une superbe vue sur la vallée. Cela dit, nous ne nous sommes pas attardés. Il est spécifiquement indiqué de respecter les marquages au sol car seules les zones où se trouvent les jarres ont été déminées. 27 engins explosifs issus de la guerre secrète au Laos (bombies) ont déjà été retrouvées sur ce site. Okay…

Déjà que nous ne sommes pas rassurés, nous avons une sueur froide en arrivant sur le site. Une équipe de déminage patrouille… Nous les reconnaissons car il porte l’insigne MAG (Mine Advisory Group). Nous leur demandons s’ils cherchent des bombies. Ils nous confirment que oui. Cela nous a vite calmé : nous ne sommes pas sortis des sentiers battus et avons eu un léger aperçu de la dureté de vivre dans un environnement dangereux. Apparemment, le site serait constamment scanné car seules les bombies à la surface ont été retirées. Et avec les fortes pluies, d’autres pourraient remonter à la surface.

Séance de déminage en cours
Séance de déminage en cours, rassurant…
Femme du MAG s'octroyant une petite pause déj
Femme du MAG s’octroyant une petite pause déj. Heu, sinon c’est safe les lieux ?

Le centre ville de Phonsavan

Dénuée de charme, surtout quand on vient de Luang Prabang, Phonsavan sert de halte pour les touristes qui traversent le pays. Les plus curieux restent un jour ou deux pour explorer la Plaine des Jarres aux alentours, s’informer sur l’histoire et visiter le marché local.

Les centres d’information autour des mines antipersonnelles

L’intérêt de la ville, qui a été lourdement bombardée pendant la guerre Secrète, est le UXO (Unexploded Ordnance) Information center, c’est-à-dire le centre d’information sur les armes à caractère explosif… qui n’ont pas explosé. Ce centre est dirigé par MAG (Mines Advisory Group), une organisation britannique, et proposent trois films sur les mines au Laos. Nous en avons visionné deux : un sur la formation des locaux au déminage et un autre sur le fléau des bombies. Ces films, très bien faits, sont à la fois émouvants et rageants. Le centre d’information sur les survivants des UXO du Xieng Khuang paraissait très bien aussi mais était fermé lors de notre passage.

Le marché de Phonsavan

Une autre découverte de la ville est son marché, aussi appelé Shopping Center. Ce marché couvert est immense et propose des tas des produits frais, voire très frais : des rats et autres bestiaux vivants prêts à être tués, des vêtements et du bric-à-brac. Nous nous sommes laissés tenter par les spécialités sucrées du Laos : du riz coco dans une branche, des beignets de citrouille et des beignets au sucre. Miam !

Mets sucrés au marché de Phonsavan
Mets sucrés au marché de Phonsavan

A Phonsavan, un petit cours d’histoire s’impose

Passons aux choses plus sérieuses… Le Laos a été une colonie française de 1893 à 1945 avant que les Japonais envahissent le Laos et force le roi à déclarer l’indépendance. La France, refusant d’octroyer l’indépendance au pays, lâche un peu de lest en mettant le pays sous tutorat français en 1949. En 1953, le traité d’amitié et d’association franco-laotien accorde l’indépendance au Laos.

10 ans plus tard, la guerre du Vietnam éclate. Cette guerre là, tout le monde la connaît : c’est quand les États-Unis ont décidé qu’il fallait arrêter la propagation de ces méchants communistes dans la région. Et c’est pendant la Guerre du Vietnam que la guerre Secrète au Laos se propage – et sans que personne n’en soit au courant pendant longtemps. La conférence de Genève était censée garantir au Laos la neutralité durant le conflit vietnamien. Sauf que depuis 1961, la CIA forme une armée secrète dans le Nord du Laos, à la demande de Kennedy, pour mener une guérilla contre les membre du parti communiste laotien, le Pathet Lao.

Lors de la guerre du Vietnam, afin d’empêcher le ravitaillement du Sud par le Nord le long de la piste Ho Chi Minh, qui passe en partie sur le Laos, et pour déstabiliser le Patet Lao, les américains décident de bombarder le pays. La plaine des jarres sera alors au coeur de ces affrontements et de ces bombardements.

En quelques chiffres

Pendant les neuf années de la guerre Secrète (1964-1973), 2,5 millions de tonnes de bombes ont été lancées sur le Laos, soit une bombe toutes les huit minutes, 24h/24 pendant neuf ans ! Ce qui fait du Laos le pays le plus bombardé par habitant de l’histoire – plus que l’Allemagne et le Japon rassemblés pendant la 2ème guerre mondiale ! 30% des bombes n’auraient pas explosé et sont donc potentiellement actives, d’où le travail de déminage toujours en cours. Près de 50 000 personnes ont été tuées pendant la guerre, et 20 000 depuis la fin de la guerre…

Carte des restes explosifs au Laos
Carte des restes explosifs au Laos (site helloasso)

Chaque bombe larguée contenait entre 300 et 600 bombies : des petites bombes de la taille d’une balle de tennis. Ces bombies continuent à faire des victimes, surtout les enfants. Il s’agit là d’un grand problème pour le Laos car elles sont présentes dans les champs, villages, écoles, le long des routes, etc. Beaucoup de villages ne peuvent plus cultiver à cause des bombies ou le font à leurs risques et périls.

Et au final, tout cela pour rien puisque les Américains ont perdu la Guerre du Vietnam ! Obama avait promis une aide de 90 millions de dollars pour pour les trois prochaines années pour le déminage du Laos. Mais entre temps un certain Trump est arrivé à la Maison Blanche, il les a bien entendu fait sauter…

Un commerce controversé

Beaucoup de Laotiens se sont lancés dans le commerce d’objets réalisés à partir à de métal récupéré des bombes. Le métal étant de bonne qualité, certains s’en servent comme piliers pour leur maison ou encore bacs pour planter des herbes. D’autres le forgent et créent des ustensiles de cuisine, bijoux, etc.

Enfants et adultes voient donc le métal comme une source de revenus et partent à la recherche de bombes ou de fragments de bombes. Certains n’en reviennent jamais… Il est tentant de vouloir acheter ces objets comme souvenir – surtout lorsqu’il s’agit de récup’ – mais posez-vous la question avant. Si vous achetez, vous cautionnez que les locaux risquent leur vie pour chercher du métal.

Voilà pour la grosse parenthèse historique, un peu balèze on vous l’accorde mais on en avait gros sur la patate ! Et encore, on ne vous parle pas de l’armée secrète oubliée – le drame du peuple Hmong ayant combattu avec les américains et qui les condamne encore aujourd’hui, eux et leurs descendants, à vivre cachés dans la jungle… Pour ceux que ça intéresse voici quelques documentaires bien foutus :

Nous avons vraiment apprécié notre halte à Phonsavan pour nous plonger dans l’histoire plus ou moins récente du Laos. Nous sommes tout de même partis un peu secoués par toutes ces découvertes, mais le sourire des petits laotiens croisés sur la route du départ nous a vite redonné du baume au coeur !

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